L’hyper Justine. Simon Liberati.

l-hyper-justine,M27757CONTE DE NOEL, LIVRE DE MORALE : 

C’est un vrai conte de Noël pour adultes. Style délicieux, vocabulaire original décrivant élégamment des sex toys inédits. Intrigue mettant en haleine et où finalement, le bien triomphe alors que le mal est terrassé. Le tout dans une  grâce libertine, éloignée des bons sentiments habituels de la littérature française. Grâce parfumée d’eau sauvage avec laquelle les scènes les plus obscènes deviennent envoûtantes sous la plume de Simon Libérati. 

 Conte de Noël, nimbé de la parole de Jacques Lacan : «  Le désir de l’homme, c’est le désir de l’autre ». Alors, la parole de Noël, c’est bien celle qui repère le désir d’autrui, et s’y conforme le mieux possible. Derrière la demande explicite, celle d’un bonbon, par exemple, « se cache chez l’enfant, une vraie demande d’amour et c’est l’ignorance qui n’est pas pardonnée. » (Lacan)

 Livre de morale : Un homme, Pierre, à la fin d’une nuit de débauche salvatrice, renonce à Satan. Sacrée soirée pourtant ! Apparition romantique de Justine sur un balcon de la rue de Castiglione. Coup de foudre peu sadien. Jeu de piste dans  Paris-Pervers à la recherche de sa mère. Jeu de cartes avec Sofia Coppola. Rencontre de Thérèse, femme désirable et perverse, double de lui-même. Réapparition de Justine.

  L’aventurier, un fou génial, violent et sadique, connaît la rédemption au petit matin, après une nuit cathartique se terminant par son renoncement  à Satan. Thérèse et Justine, ont reconnu en lui leur maître, elles se sont offertes à lui ; nouveau parangon de vertu, il a refusé les deux diablesses. Histoire la plus morale de l’année. Simon Libérati, en démonologue avisé a délivré du pêché, le personnage littéraire le plus noir, de tous les livres publiés depuis un an.

 UNE NUIT DANS PARIS-PERVERS :  

  Nuit dans Paris-Pervers, à la recherche de Thérèse, ancienne fille de chez Madame Claude, dont Pierre attend des révélations sur la mort de sa propre mère, assassinée au Yémen, après avoir servi d’appât sexuel lors d’un coup d’Etat. Thérèse a vendu l’histoire de sa mère pour le scénario d’un film de Sofia Coppola. Fureur de Pierre. 

  Thérèse et Justine vivent ensemble, rue de Castiglione : information recueillie, lors d’une Folle nuit, dans le Paris sado-maso du triangle la Madeleine- Pigalle- Place Vendôme. Délire sexuel dans un restaurant clandestin où, des créatures interlopes servent dans des assiettes en carton, du caviar arrosé de Ricard pour quelques milliers d’Euros.

 Rencontre avec Grisélidis, amputée d’un doigt,  conservé comme une relique dans le scapulaire de Thérèse.  Grisélidis accuse son ex-maîtresse : « une trafiquante de chair humaine », insérant dans les objetsd’art qu’elle fabrique et vend, des doigts et des clitoris (page281) Fin de la nuit avec Thérèse, Justine et Sofia Coppola.

Thérèse répète : « J’ai toujours voulu être aimée ». Est-elle vraiment la mère de Pierre comme elle le prétend ? Va-t-il coucher avec elle ou bien demander Justine en mariage ? Questions fantasmatiques  d’un livre dont, la dernière page ne donne pas de réponses aux interrogations de l’orphelin oedipien. 

 Pierre renonce-t-il à Satan et à ses œuvres ? Je le pense. Il y a du démonologue chez Libérati .

  UN UNIVERS NEO-LACANIEN UNIQUE DANS SON GENRE : 

Un grand écrivain se construit toujours un univers spécifique. Simon Libérati est un grand. Son univers, « Morbid Chic », est néo-lacanien, bohème moderne, dans la continuité de Jean Lorrain, ce « fanfaron du vice » comme l’appelait Rachilde. Pierre est un personnage de Jean Lorrain. A la fois fou et génie, il s’impose avec vice et violence dans tout ce que Paris vomit de déchets humains. 

 L’univers de Libérati n’est pas aussi étouffant que chez ses illustres prédécesseurs des années folles. Néo-lacanien, Libérati  travaille sur le ressenti et l’expression du DESIR de ses personnages, alors que chez Lorrain, à l’instar de Georges Eckhoud en Belgique et Oscar Wilde en Angleterre, il est surtout question d’assouvir un BESOIN, au bras de vieilles artistes ou de jeunes dindes. 

L’univers de Libérati est constellé des étoiles d’une galaxie rare en littérature, celle de la DEMANDE, dont il rappelle qu’elle est d’abord une demande d’amour implicite ou explicite : «J’ai toujours voulu être aimée » répète Thérèse   L’univers décadent de Libérati, est peuplé de princes et princesses du vice, continuateurs des personnages du « Monsieur Vénus » de Rachilde, œuvre à scandale datant de plus de cent ans.

 Dans l’expression du vice, Libérati éprouve le besoin d’être rétro. Sa Thérèse  ressemble à s’y méprendre à ce Monsieur Vénus, femme éprise d’un jeune fleuriste. Thérèse, femme de 71 ans, comme Vénus, apporte à ses tendrons de 18 ans, une jouissance nimbée d’humiliations, sans cesse réclamées par des victimes en MANQUE A ETRE, victimes heureuses du renversement de rôles qui leur est imposé, devenant hommes et leurs amants, Thérèse ou Vénus, devenant femmes.

 Avec sa Thérèse, Libérati s’offre une créature possiblement suivie en analyse par JACQUES LACAN, présenté sous le pseudonyme d’un certain Docteur Ferdière qui la convainquit qu’elle était « une bonne mère pour ses poupées ». (page 275) 

  UN UNIVERS DE JOUISSANCE : 

L’univers de Libérati est imprégné de celui de Rachilde, « La Marquise de Sade », comme on disait à la fin du XIX ème, mais aussi du Satiricon de Petrone, où il retrouve une jouissance perverse propre à tous les temps, prolongement pour lui de  son immoralité joyeuse des années 1973. 

 Libérati  évolue dans cet univers, depuis sa première lecture de Sade à 13 ans, ça l’a marqué, même si, 40 ans après, la Justine de Sade est plus proche de la Comtesse de Ségur que son Hyper-Justine. Chez le divin marquis, il n’est question que de jeunes aristocrates, férus de Sénèque, taquinant des soubrettes, pendant que leurs cousines, en déshabillé limite Watteau se font trousser par des palefreniers virils, ensuite marqués au fer rouge.  

UN UNIVERS VIOLENT : 

Univers d’une violence extrême. On se croit dans un film de Quentin Tarentino. Intrigue magnifiant la femme. Libérati écrit : « en vieillissant, les hommes deviennent plus lourds, moins inquiets, de plus en plus bêtes. Il s’agit d’une prise de poids moral, bien plus destructrice que la graisse » (page 47) A l’instar du cinéaste, chantre du « Girl power », le livre vante les qualités féminines. Dames et demoiselles, de 85 à 17 ans, s’expriment sur le sexe d’une façon très crue, et ça, pour Libérati, c’est une qualité. Jusque là, rien de grave, pas de quoi avaler un herbicide.

 UN UNIVERS FETICHISTE :

 Avec l’Univers du fétichisme, ça se corse. Libérati va plus loin que Tarentino dont on connaît le penchant pour le pied féminin. Dans « Une nuit en enfer »  il boit du whisky sur les pieds de Salma Hayek.  Les fondamentaux de Libérati procèdent de ce cinéma là, de films comme « les damnés » d’Helmut Berger. Thème récurrent : le mal est désirable.  Et nous voilà propulsés par Libérati dans l’Univers morbid chic , celui où le mal est désirable. Concept exclusivement Liberatien que  ce morbid chic.

Pour bien comprendre , j’ai étudié la mode des bottes. Le concept aurait surgi de la marque morbid chic, avec des bottes de cuir gothiques, pourvues de nombreuses sangles et d’un talon en métal. Elles sont destinées, nous annonce la publicité de Spartoo.com, à toutes celles qui ont le diable au corps. Et c’est ainsi que Justine, en fin de livre, à la page 328, «  jeune éléphante de dix-sept ans et d’un mètre soixante dix sept », se dépouille de ses bottes très talonnées. Sens du détail de  Libérati : « elle dut se pencher, se coincer son talon de quinze dans les balustres, s’y reprendre à plusieurs fois ». Sans ses bottes, elle n’est plus morbid chic, elle redevient une petite Juliette pour un Pierre-Roméo. 

 L’UNIVERS DE LA GRACE PARISIENNE ET CYNIQUE : 

Où sommes-nous ? Rue de Castiglione, dans le temple de la grâce parisienne et cynique. Chez Marie-Thérèse Adélaïde Atalante de Vermandois, dite Thérèse Legros, le nom de mémère, sa nourrice lubrique. Snobisme à rebours, elle se fait appeler Thérèse Legros, alors qu’elle est une star mondiale de l’art. Vanity Fair est sur place pour un portrait de Thérèse, propriétaire de l’hôtel particulier de Marie-Laure de Noailles et de collections de Niki de Saint Phalle.Sofia Coppola passe presque inaperçue parmi une cohorte de lesbiennes antédiluviennes et de chipies bavardes et droguées, ça papote derrière des paravents peints par José-Maria-Sert.

 LA MORALE DE L’HISTOIRE :

 L’objet du désir pervers, l’objet a de Jacques Lacan, celui où l’Autre (avec un grand A) et son désir propre sont méconnus, cet objet là est subtilement démasqué par l’ouvrage (références nombreuses à ces concepts lacaniens, notamment, page 286). Les bottes morbid chic, difficilement délacées par Hyper-Justine, représentent cet objet a, l’objet du désir pervers. Pierre refuse Justine, ne voulant pas réduire la personne de Justine à ces bottes, objets très partiels (a). Il fait effort pour imaginer quel est le désir profond de Justine, cherche chez elle, l’Autre (avec un grand A). 

Voilà donc Pierre débarrassé du désir pervers, capable, au-delà des besoins sexuels, de comprendre la problématique de désir de ses partenaires, à travers leur demande, d’appréhender le manque à être des plus malheureux.

Trois Femmes Puissantes. Marie Ndiaye.

marie-ndiaye-trois-femmes-puissantes,M104281Nora, Fanta, Khady Demba. Superbes histoires de femmes. Elles ont quitté Dakar, la belle déesse de Ndoumbélane. Avec leur  âme pure, elles libèrent maintenant  les hommes des forces du mal .

C’est ce que je ressens dans le livre. Echo de ma propre impuissance ou contresens  ? A voir. En tout cas, je n’ai retrouvé nulle part cette analyse personnelle. Et si j’avais raison ? Pour moi, les Trois Femmes de Marie NDIAYE ne sont pas seulement puissantes, elles sont aussi salvatrices. Le livre pourrait s’intituler « Trois Hommes Sauvés », ou encore « Les Trois Donneuses de Dignité ».

La dignité puissante de Nora, Fanta et Khaty, libère trois prédateurs , des « thiomos » ( vauriens) de leur noirceur. Un bref et habile contrepoint de Marie Ndiaye, à la fin l’histoire dépeint ces hommes avec un idéal du moi, reconstitué grâce à une transfusion de dignité des trois donneuses.Thially yallah ! ( Oh Seigneur !)

Norah, termine son histoire, perchée dans L’arbre-refuge de son père afin d’ « établir une concorde définitive (page 94).»

Fanta, a débarrassé son mari de l’emprise d’une mère castratrice, elle peut arborer enfin « un calme et large sourire (page 245). »

L’âme de Khady, martyre des camps de migrants, vit dans le corps de Lamine, l’amoureux qui l’a volée et abandonnée.  Lamine conclut le livre avec ces mots : « et alors il parlait à la fille et doucement lui racontait ce qu’il advenait de lui, il lui rendait grâce, un oiseau disparaissait au loin. »

Elégance du style et des sentiments. Hommage aux femmes de devoir. Emotion devant le destin de ceux et celles qui risquent leur vie, en grimpant sur des grillages de frontière ou, en sautant dans  les pateras, ces fragiles embarcations dans lesquelles s’entassent des êtres humains, attirés par le mirage d’une vie plus facile en Europe.  Ceux qui en réchappent téléphonent d’Europe: « Tougeule dâfa métii yaye«   ( Maman en Europe ce n’est pas toujours facile)

Lettres. Louis Ferdinand Céline.

31lwaA-ixlL._Pour mes étrennes, les lettres de Céline.

A lire absolument:

– par ceux qui s’ennuient avec les vœux de bonne année.

– par ceux qui aiment la correspondance amoureuse.

Lettre de vœux du 31 décembre 1959, à Roger Nimier: « A vous deux biens chers amis tous nos plus fervents vœux de frénésie jeune ardente imprévoyante de sérénité vieillante follement riche égoïste bien vache. Une santé du tonnerre bien sûr pour cent ans… » ( page 1560)

La correspondance de Céline n’est pas un fleuve à débit régulier, mais un torrent bouillonnant. L’homme est épris de mouvement. Dans son univers, tout bouge, comme les danseuses qu’il a tant aimées. Il ne souhaite pas seulement: bonne santé, mais « une santé du tonnerre » ; il n’en finit jamais , ni avec les images, ni avec la violence des mots.

« Soyez vicieuses », conseille-t-il aux femmes qu’il a séduites à travers le monde.

Il termine ses lettres par : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime »

Belles lettres d’amour adressées à sa danseuse américaine Elisabeth Craig ou à son amie autrichienne Cillie Ambor.

Les femmes aiment cet aventurier, amateur, comme Georges Orwell des «gens de peu» , rencontrés dans les bas-fonds londoniens ou bien comme trafiquant d’ivoire au Cameroun. Tout ça exprimé avec virilité: « La destinée est une putain qui se tait quand on l’enfile »

Et Céline de donner des conseils à ces dames, pour faire suite à des exercices pratiques, à renouveler avec leurs partenaires du moment. Il dispense ses leçons avec un art poétique craquant. Ne conseille-t-il pas de « faire danser les alligators sur une flûte de paon » ? A Elisabeth Craig en 1927, celle qu‘il appelle, Dear little écureuil, il susurre: « Apporte un peu d’excitation à ton vieux copain- pas forcément au lit- mais juste des trucs, après tout c’est bien plus amusant, je suis prêt à entendre toutes sortes de combinaisons bizarres. »

Dans chaque lettre, il y a quelque chose de Célinien pour exprimer le désabusement, la provocation, la réflexion, mais c’est toujours avec l’accent de Bardamu. Un cordon ombilical relie lettres et romans.